Un bon jeu de guerre ?

Onze heures. C’est marqué juste là, en petit et en blanc, à côté du titre, sur le fond gris de l’écran de Steam. J’ai joué exactement onze heures à un jeu de guerre. Dis comme ça, ça parait peu, mais en connaissant ma passion habituellement plus que modérée pour le genre, ces 660 minutes prennent soudainement toute leur place.

A dire jeu de guerre, je pense presque automatiquement à certains classiques du genre, à un Call of Duty, un Farcry ou un Battlefield, à ces licences emblématiques du jeu de tir et d’action qui alignent les ennemis à abattre comme on aligne les canards sur une stand de fête foraine.

Petit canard, viser la cible, tirer, recommencer, méthodiquement, canard encore… faire ployer une à une chacune des petites icônes qui se dressent devant vous. Ca défoule ! Différence notable du support multimédia : le tout est parsemé de diatribes héroïques à la sauce hollywoodienne et de scènes cinématiques à vous en crever la rétine de réalisme. On vous y expose souvent sans détours le parcours d’un héros au sang-froid en quête de vengeance, de justice ou d’autres idéaux aléatoires censés justifier l’absence totale de remords d’un personnage qui, au total, réalise tout de même sans broncher un génocide à en faire pâlir les vilains mêmes qu’il est censé combattre.

Non pas que la violence affichée m’embarrasse en soi, ou me pose un problème éthique intrinsèque. Non, je ne pense pas qu’elle ait le pouvoir de transformer le joueur lambda équilibré en psychopathe sanguinaire. J’ai joué suffisamment moi-même, et côtoie au quotidien suffisamment de gamers pour ne plus pouvoir voir une döner box en peinture et pour savoir que l’espèce est, dans sa majorité écrasante, platement inoffensive et même douée de distance critique. Sauf lors du lancement annuel de l’habituel titre AAA d’Ubisoft, qui semble mettre systématiquement certains des spécimens suscités dans un état de transe berserk passablement inquiétant, mais je m’égare.

Non, mon problème avec la majorité des jeux de guerre populaires cités précédemment, c’est qu’ils peignent un portrait complètement idéalisé d’une réalité atroce. Je ne vais pas me risquer à rappeler que la guerre, c’est mal, ça sonne comme une évidence franchement couillonne. Mais c’est justement pour cette raison particulière qu’il faut aussi des jeux non pas pour le dire, mais pour le montrer. Parce qu’un jeu, pour peu que ce soit bien fait et bien écrit, ça peut vous peindre un tableau tellement fascinant que d’un seul coup, la phrase d’une banalité affligeante à propos de l’atrocité de la guerre, vous n’en riez plus, vous ne la mettez plus à distance. Vous sortez quelques instants de votre carapace de cynisme habituelle et commencez à ressentir des choses dérangeantes.

Je n’ai rien contre les stands de tir au canard, mais les jeux de foire me divertiront un bref instant seulement, là où This War of Mine m’a captivée pendant onze heures et m’a fait cogiter plus longtemps encore.

Ce jeu, c’est l’autre côté de la (très) grosse pièce de monnaie estampillée “Jeu de guerre”. C’est faire l’expérience du point de vue de l’habitant réfugié au lieu de celui de la machine de guerre implacable. C’est quitter le massacre mécanique pour vivre l’assassinat dégueulasse qui déchire l’esprit de celui qui n’a plus aucun autre choix. C’est laisser de côté la grande Histoire héroïque pour plonger dans la petite tragédie habituellement ignorée, quotidiennement ignorée. Mise soigneusement de côté, parce que quitte à ne rien pouvoir y changer, autant en faire cirque confortablement divertissant. C’est, enfin, accepter pour un instant de remettre en question le cynisme habituel, la distance désabusée, l’insensibilité nauséeuse.

En gros, c’est un bon jeu de guerre.

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